Christine Longaker : Trouver l’espoir face à la mort

Une entrevue de Gilles Bédard

 

En 1976, le mari de Christine Longaker est atteint de leucémie aiguë. Il a 24 ans. C’est le choc. Elle l’accompagne dans la mort, avec ses peurs et ses angoisses face à l’inconnu. Cette expérience la bouleverse. Elle s’engage alors dans une voie spirituelle à la fois pour se libérer de la douleur du deuil de son mari et pour se préparer sérieusement à sa propre mort. Sa quête l’amènera à s’impliquer dans le travail auprès des mourants et à travailler auprès de Sogyal Rinpoché.

Christine Longaker dirige depuis 25 ans des séminaires de formation à l’accompagnement des mourants en Amérique du Nord et en Europe. Son livre, Trouver l’espoir face à la mort est un guide indispensable à ceux qui souhaitent accompagner un être cher en fin de vie, travaillent en milieu médical ou encore veulent se préparer à ce moment ultime de la vie, notre mort. Complément idéal au Livre Tibétain de la Vie et de la Mort de Sogyal Rinpoché, il est non seulement un ouvrage pour bien se préparer à mourir mais est aussi un puissant témoignage de la vie qui nous habite, la révélation de notre essence véritable. Longaker nous dit que la mort peut être un puissant outil de transformation si on s’y prépare dès maintenant. Faire face à soi-même à travers la mort, à chaque instant de notre vie peut s’avérer une aventure touchante, inspirante et ainsi devenir un cadeau pour la vie.

La chose la plus importante est de découvrir l’essence de notre être, immortelle, impérissable et immuable, intacte, paisible, expansive et libre. Le regard intérieur et le contact avec notre essence, cette source de sagesse parfaite et de compassion infinie, sont la véritable source de bonheur et du bien-être auxquels nous avions aspiré.

 

Vous écrivez dans votre livre Trouver l’espoir face à la mort : « En vérité, être confronté à la maladie, à la souffrance ou à la mort, c’est trouver la grâce. » Comment la mort peut-elle être bénéfique ?
Nous traversons fréquemment notre vie à moitié endormis. Nous ne savons pas vraiment ce que nous voulons faire ou accomplir. Nous n’avons pas identifié nos vraies valeurs. Souvent, nous prenons la vie et notre entourage pour acquis. Nous nous égarons dans une multitude de distractions et d’intérêts. Nous avons toujours la vague impression que la vie et la mort ont quelque chose d’important ou de distinct, mais nous ne prenons pas le temps de nous y attarder sérieusement. Conséquemment, quand nous tombons malades, traversons une crise ou faisons face à la mort, nous pensons que c’est la chose la plus horrible, que c’est une tragédie. Mais si nous gardons l’esprit ouvert lorsqu’une expérience que j’appellerais « quitter le monde de la santé » frappe, nous pouvons nous demander : « Quel avantage puis-je en tirer ? Puis-je trouver un bénéfice à cette maladie ? »

Je ne crois pas que la souffrance dévoile immédiatement le bénéfice sous-jacent ou la leçon à tirer. Mais si nous nous demandons « Puis-je apprendre et grandir à travers ce changement ou cette séparation ? », de merveilleux trésors inattendus peuvent se révéler. Nous réalisons que chacune de nos journées et de nos relations sont précieuses, que nos choix sont importants, et qu’il importe d’identifier nos valeurs profondes et de les vivre. Ce faisant, nous découvrons une richesse ou un sens à notre vie que nous n’avions pas pressenti auparavant.

Vous dites aussi : « La douleur est inévitable mais la souffrance est facultative. » Pouvez-vous nous en expliquer la différence ?
Le fait de naître fait en sorte que nous vivrons forcément des expériences, notamment des changements physiques et de la douleur occasionnés par le vieillissement, la maladie ou un grave accident. Nous pouvons éprouver un malaise et même une grande douleur. Au seuil de la mort, notre corps commence à se détériorer et nous perdons notre capacité de faire les choses que nous aimions. Rien de tout cela n’est personnel, ce n’est pas une sorte de punition ou un indice que notre personnalité fait défaut, c’est qu’en réalité, la souffrance est universelle et inévitable.

Chaque être humain passe par la douleur physique non désirée de même que par la détérioration due au vieillissement. Nous vivons tous des pertes, entre autres, quand nous n’obtenons pas ce que nous voulons ou quand ce que nous chérissons le plus nous est enlevé ; par exemple, lorsque des gens que nous aimons nous quittent ou meurent. Ce n’est pas facile à vivre, mais cela fait partie de la vie humaine.

La souffrance inutile, l’aspect facultatif de la souffrance, provient du refus d’apprendre des privations qui jalonnent notre vie. Si nous gardons nos vieilles habitudes de cupidité ou de manque, estimant qu’il faut absolument posséder certaines choses pour être heureux, nous nous enlisons alors dans des cycles d’inévitable souffrance où nous tournons en rond. Nos besoins ne peuvent jamais être satisfaits, et même s’ils le sont, ce ne sera que provisoire. Tout ce que nous gagnons change éventuellement, se dissout ou meurt. Vouloir tout préserver suscite par conséquent déception, souffrance et colère.

Pourtant les expériences douloureuses peuvent nous ouvrir des portes et nous aider à trouver une autre manière d’approcher les cycles alternatifs des gains, pertes et déceptions. Au lieu de chercher le bonheur et la paix durables dans le monde extérieur, nous pouvons nous tourner vers l’intérieur et découvrir la partie de notre être qui est au delà du changement, des pertes et de la peine – notre nature essentielle, intacte, paisible et radieuse de compassion et d’amour. Ce faisant, la douleur la plus profonde et les pertes les plus dramatiques peuvent devenir des états de grâce qui nous mettront sur notre chemin spirituel et nous aideront à reconnaître la richesse de notre vie, car nous nous sentirons spontanément de plus en plus libres, heureux et biens.

Comment envisager notre souffrance positivement afin de nous libérer et d’accepter la mort autour de nous, et même notre propre mort ?
Quand nous sommes au beau milieu d’une grande souffrance, il est parfois ardu de modifier notre perspective, d’éprouver un sentiment de hauteur ou de bienveillance envers nous-mêmes. Mais en fait, même si c’est difficile, nous devons trouver un moyen de le faire. Si nous résistons aux changements et aux deuils que nous rencontrerons, nous devenons simplement plus tendus, craintifs et dégoûtés de la vie. Ainsi, dans ma propre vie, la méditation, les enseignements et le partage entre amis m’ont été d’une grande utilité. Je me demandais tout le temps : « Comment concevoir ma souffrance autrement ? Comment changer ma perspective, et retrouver la hauteur, la liberté et la paix de mon être ? »

Si nous continuons à réfléchir à cette question honnêtement, à essayer d’apprendre de nos expériences, à nous arrêter et à passer du temps simplement à regarder une belle fleur ou à nous asseoir sur un flanc de colline pour observer le ciel, nous entreverrons d’autres possibilités. Nous pouvons laisser chaque joie monter en nous et envisager la vie autrement. Et, si nous gardons ces questions à l’esprit, de nombreux états de grâce enrichiront graduellement notre vie et nous aideront à trouver notre pratique spirituelle.

Votre pratique spirituelle s’est révélée lors d’un événement tragique, à la mort de votre mari. Pouvez-vous nous en parler ?
Dans une certaine mesure, c’est un exemple parfait – quand vous êtes vraiment coincé et qu’il n’y a aucune issue, tôt ou tard, vous devez vous ouvrir afin de réaliser qu’il existe une autre réalité, une autre manière de voir la vie et de la traverser. Quand mon mari a reçu son diagnostic de leucémie aiguë, nous étions tous les deux très jeunes, je n’avais jamais eu de contact direct avec la mort auparavant, et j’ai réalisé que nous faisions réellement face à l’éventualité de sa mort. La seule chose que j’avais entendue au sujet de la mort c’est qu’elle était une tragédie injuste, la pire qui puisse vous arriver.

J’ai dit à mon mari « Si la mort c’est ça, alors peu importe le temps que tu vivras, nous vivrons cette histoire tragique en nous sentant démunis et victimes des circonstances. » À ce moment-là, nous n’avions pas de pratique spirituelle, ni l’un ni l’autre. Mais je me rappelle avoir dit à mon mari « Je ne sais pas exactement ce qu’est la mort ou s’il y a quelque chose après la mort mais peut-être que nous pouvons essayer de voir cette confrontation à la mort comme un enrichissement que la vie nous offre. Même s’il s’agit d’une énorme souffrance non voulue, si nous sommes capables de considérer la mort comme un enrichissement, peut-être pourrons-nous en découvrir le gain. »

Nous n’avions pas de réponse au début. Mais nous savions que nous avions pris la vie pour acquise, que notre communication faisait défaut et que nous n’apprécions pas vraiment notre vie dépourvue de sens ou d’orientation. En refusant de voir la mort comme un enrichissement, nous avons beaucoup souffert et commis des erreurs, nous nous sommes inconsciemment blessés mutuellement. Mais, nous devions corriger ces erreurs très rapidement. Nous nous sommes engagés à changer et à vivre d’une manière plus significative et affectueuse.

Ainsi, ce simple changement de point de vue au sujet de la mort fut un gain incroyable. Les erreurs commises sont devenues des états de grâce parce qu’elles nous ont forcés à nous relier avec amour et à communiquer authentiquement. Au moment de la mort de mon mari, j’ai estimé que cet aspect de la relation avait été complété et que nous avions fait de notre mieux. Même avant sa mort, nous avons pu nous pardonner les embarras créés de part et d’autre. Nous avons aussi exprimé notre gratitude pour l’année vécue, l’amour partagé et pour avoir tant grandi. Ainsi, quand il est mort, je me suis sentie très paisible car je pouvais le laisser partir avec tout mon amour, sachant que nous avions bien vécu cette dernière année de vie commune, en dépit des erreurs.

En même temps, j’ai senti qu’il y avait une autre dimension, plus profonde à la mort et que quelque chose d’important se produisait durant cette transition. Je n’avais aucune idée de ce que je pouvais faire pour lui, j’ignorais si je pouvais le soutenir spirituellement avant et après sa mort. Mon désir de comprendre la dimension plus profonde de la mort m’a projetée à la fois dans le travail en hospice et dans une pratique spirituelle authentique.

Chaque acte, chaque communication et chaque choix contribuent à donner un sens à notre vie. Chaque expérience vécue, heureuse ou douloureuse, ainsi que la manière de comprendre et de passer à travers nos expériences, révèle le sens ou le dessein ultime de notre vie.

 

Vous avez écrit également : « Le fait d’avoir été sans cesse confrontés au miroir de la mort pendant un an nous a donné le courage de trouver une orientation porteuse de sens et de la suivre. Au lieu de jouer les victimes impuissantes, nous nous sommes engagés à créer le genre de vie que nous souhaitions pour notre dernière année de vie commune. Ce changement s’est produit lorsque nous avons décidé de voir la mort autrement, en fait dès le premier jour à l’hôpital. »
Il fallait choisir la vie. Voilà ce que j’ai trouvé de beau dans cette citation du frère David Steindl-Rast : « La vie ne vous est pas simplement donnée, vous devez en réalité choisir la vie, vous devez choisir de vivre, trouver un sens et une orientation à votre vie. Et, tant que vous ne le ferez pas, vous vivrez à moitié, vous aurez l’impression d’errer. » Je ressentais cela quand j’étais jeune. Je pensais que la vie servait uniquement à s’amuser. Peu importe ce que faisiez, ce que valorisiez, vous pouviez faire n’importe quoi, rien ne comptait vraiment. Mais lorsque vous vous retrouvez soudainement confronté à la mort, vous réalisez que le temps qui vous reste est vraiment précieux et que cette chance que la vie vous offre ne durera pas. Ce que nous faisons de notre vie est très important. Nous pouvons contribuer à améliorer notre monde, nous pouvons soigner les blessures d’une relation conflictuelle ou changer des choses et nous orienter autrement. Je fais encore des erreurs, parfois sans m’en rendre compte, mais je sais qu’il est possible de créer une différence dans les vies des gens. J’ai pu soigner certains de mes vieux problèmes, communiquer mon amour et je sais que, si je devais mourir subitement, je lâcherais prise plus facilement. J’éprouverais sans doute quelques résistances, mais ce serait plus facile qu’il y a cinq ou dix ans.

Sachant cela, comment approchez-vous la mort ? Vous éprouvez de la crainte ou de la confiance ?
Durant ma vie, je me suis aussi heurtée à quelques crises et maladies que j’appelle des « grosses morts ». (Rires) Ce ne sont pas des « petites morts » du tout, elles étaient plutôt majeures. Ce faisant, j’ai pu résoudre un certain nombre de mes craintes. Je me suis rendu compte que mes peurs venaient du fait que je n’étais pas préparée comme j’aurais dû l’être. J’ai passé plus de temps récemment à examiner les aspects inachevés de ma vie et à réfléchir sur ce que je dois faire pour me préparer à la mort. Vous savez, je peux être dans un avion et s’il atterrit en terrain cahoteux, j’aurai toujours peur, c’est une réaction normale du corps. Grâce à ma pratique spirituelle et à mon rapport avec Sogyal Rinpoché et d’autres maîtres dont j’ai reçu les enseignements, j’ai davantage confiance que si je demande de l’aide, je recevrai une aide spirituelle. Ainsi, même si je devais mourir, je sais que de l’autre côté je ne serai pas seule, je recevrai la guidance et la compassion nécessaires.

Pendant l’année où vous et votre mari étiez confrontés à la mort, avez-vous reçu de l’aide du « système » médical ?
Voilà une question intéressante. Comme je l’ai dit, nous n’avions pas de pratique spirituelle. À ce moment-là, aux États-Unis, il n’y avait que quatre programmes de soins palliatifs en hospice dans le pays et aucun à Los Angeles. Cependant, une expérience merveilleuse et extraordinaire marqua le processus. L’on soignait mon mari au département de leucémie du centre médical UCLA. Quelques infirmières avaient contribué au développement du département et avaient intégré plusieurs des principes qu’on trouve dans les unités de soins palliatifs ou en hospice. Conséquemment, cet environnement était beaucoup plus humain et chaleureux que ce que j’avais vu auparavant dans les hôpitaux. Les infirmières prenaient soin de nous et n’étaient pas toujours dans leur rôle « professionnel ». Elles prenaient le temps d’écouter les émotions et les craintes de mon mari, Lyttle, et même de causer avec moi pour m’encourager. Tous les règlements de l’hôpital étaient allégés dans ce département – nous pouvions rester la nuit, amener les enfants et utiliser la cuisine. Les infirmières assuraient le soulagement de la douleur et veillaient à ce que ce soit bien fait. Ainsi avons-nous bénéficié d’une qualité de soins peu commune pour l’époque. Cet aspect a énormément contribué au merveilleux de l’année qui a suivi.

Cependant, en raison de sa maladie et de l’achalandage au département de leucémie, Lyttle a dû être déménagé dans une autre section de l’hôpital. Là, nous nous sentions souvent traités comme des objets, comme si l’on se souciait très peu de nous. Tout y était très efficace, dépersonnalisé et selon les règles. Le contraste entre ces deux départements m’a poussée à développer des programmes de soins palliatifs. Car j’avais vu à quel point il est merveilleux de recevoir des soins personnalisés et attentifs, particulièrement quand on se trouve entre la vie et la mort.

La mort peut susciter le partage de précieux moments avec la famille et les êtres chers ainsi qu’un engagement particulier. Peut-on voir la mort comme un moyen de créer un contexte sacré ?
Oui, c’est possible. Beaucoup de gens qui font partie d’une tradition religieuse ont tendance à fragmenter leur vie, réservant l’expression de leur spiritualité à des moments précis du jour ou de la semaine. Notre vie se trouve ainsi compartimentée – vie sociale, vie de travail, vie de famille, vie spirituelle, et ainsi de suite – et c’est la raison pour laquelle nous nous sentons souvent morcelés et épuisés. Nous sommes privés d’un principe d’unification ou d’un contexte sacré qui donnerait un sens à notre vie et à nos choix. Si nous sommes déjà engagés dans une pratique spirituelle, nous pouvons apprendre à voir tout ce que nous faisons comme faisant partie de cette pratique. Chaque acte, chaque communication et chaque choix contribuent à donner un sens à notre vie. Chaque expérience vécue, heureuse ou douloureuse, ainsi que la manière de comprendre et de passer à travers nos expériences, révèle le sens ou le dessein ultime de notre vie. En découvrant le caractère sacré de notre vie, nous commençons à réaliser que parler à un étranger sur la rue ou laver la vaisselle pourrait être un acte sacré si nous le faisons avec compassion, attention et authenticité. Nous devons instaurer cette intégrité dans notre esprit et notre cœur, car toute expérience peut faire partie de notre évolution spirituelle individuelle.

Il y a beaucoup de gens qui n’ont pas de conviction religieuse mais qui pourtant ressentent intuitivement qu’il y a une dimension plus profonde à la mort aussi bien qu’à la vie. Une des façons d’établir un contact plus profond avec le caractère sacré de la vie est de réfléchir quotidiennement à la souffrance de tous les êtres du monde entier, à la douleur dont nous sommes témoin chez nos amis et dans notre famille et même à notre propre douleur.

Si nous réfléchissons à cette souffrance tout en laissant nos cœurs être touchés, alors nous sommes plus proches des autres, plus compatissants, davantage motivés à donner un sens à notre vie, à évoluer personnellement et spirituellement, de sorte que nous puissions être utiles aux autres. Ainsi, c’est une autre manière de commencer à découvrir le caractère sacré de nos actes. Nous pouvons réellement contribuer au bonheur des autres ou à soulager leur douleur en vivant d’une manière significative, en donnant à la vie plutôt qu’en prenant de la vie uniquement.

Quand les gens approchent de la mort, leur appréciation de la vie – avec son caractère sacré, sa beauté et ses moments particuliers d’amour et de bonté – s’approfondit réellement.

 

Percevoir notre vie sous un angle spirituel peut-il nous aider à lâcher prise et à reconnaître l’impermanence ?
En effet. Nous vivons constamment des changements, des pertes et de l’instabilité. La réaction normale est de les juger négatives ou bien nous concluons que, d’une façon ou d’une autre, il s’agit de torture ou de punition. Quand nous réagissons négativement ou avec un sentiment d’impuissance au changement et à l’instabilité, nous générons plus d’émotion et de possessivité, et ainsi plus de souffrance. Si, au contraire, nous utilisons ces déboires pour contempler symboliquement notre mort éventuelle, et que nous nous demandons : « Que puis-je emporter avec moi à ma mort ? », nous constatons que chaque expérience d’instabilité ou de perte est une occasion de nous préparer à notre mort. Au lieu de blâmer les événements, nous pouvons aller à l’intérieur et se demander : « Quelle est la chose la plus importante ? Comment puis-je utiliser mon temps et mon énergie de sorte que j’aurai créé une différence à la fin de ma vie ? »

Lentement nous comprenons que les événements et les plaisirs mondains ne durent pas, que nous ne pouvons pas nous y accrocher ou les emporter avec nous. Cette constatation nous aide à lâcher prise avec grâce et à s’éloigner du besoin de posséder, ce qui est encore mieux. C’est ainsi que nous devenons de plus en plus libres. La chose la plus importante est de découvrir l’essence de notre être, immortelle, impérissable et immuable, intacte, paisible, expansive et libre. Le regard intérieur et le contact avec notre essence, cette source de sagesse parfaite et de compassion infinie, sont la véritable source de bonheur et du bien-être auxquels nous avions aspiré.

Comment avez-vous rencontré Sogyal Rinpoché ?
En fait, j’ai connu Sogyal Rinpoché par un article de magazine, dix-huit mois avant de le rencontrer. Je ne me rappelais pas de son nom jusqu’à ce que j’assiste à l’une de ses conférences à Santa Cruz où il abordait le même sujet. Fait intéressant, ses remarques dans l’article du magazine m’avaient énormément aidée quand mon mari est mort. On lui avait demandé : « En tant qu’Occidentaux, nous sommes amenés à aider des personnes non bouddhistes. Comment pouvons-nous utiliser cette ancienne tradition spirituelle pour un ami ou un membre de la famille se trouvant au seuil de la mort ? »

Sogyal Rinpoché avait répondu que le moment du décès était crucial pour atteindre le point culminant de notre vie spirituelle et l’illumination. Qu’il était essentiel de créer un environnement chaleureux et paisible autour des êtres chers de manière à ce qu’ils puissent en tirer profit. Il y a deux manières importantes de les soutenir au moment de la mort. D’abord, en leur donnant tout l’amour disponible, sans conditions. Nous devrions les entourer d’amour, puis quand vient le temps de mourir, les laisser partir. Deuxièmement, nous pouvons les encourager à trouver une pratique spirituelle inspirante qu’ils feront régulièrement pour se préparer à la mort, retrouver la confiance en soi et approfondir une forme de dévotion. Surtout durant la période où tous les autres aspects de leur vie se désagrègeront. Ils pourront alors s’appuyer de plus en plus sur cette pratique spirituelle qui les soutiendra dans la souffrance et dans chacune des étapes du deuil. Leur esprit sera ainsi plus paisible au moment de mourir.

Six mois plus tard, alors que mon mari était en train de mourir, je me demandais ce que je pouvais faire pour lui à ce moment-là ? Je me sentais impuissante ; je voulais faire quelque chose, je voulais lui exprimer mon amour. Puis, je me suis rappelé cette histoire et j’ai compris que je devais lui accorder la permission de mourir, le laisser partir accompagné de tout mon amour. Cela m’a aidé et je suis certaine que cela l’a aidé aussi. Je me suis également rendu compte que je n’avais eu aucune pratique spirituelle à lui suggérer.

Lorsque j’ai entendu l’enseignement de Sogyal Rinpoché quelques années plus tard, je cherchais déjà un programme hospitalier de soins à domicile et j’ai visité plusieurs personnes et familles confrontées à la mort. Cet enseignement m’avait aidée durant cette période très importante de ma vie et il était clair que ce maître pourrait me transmettre encore plus de sagesse à intégrer dans mon travail en hospice, ma recherche personnelle et ma compréhension de la mort en relation avec la vie. Or j’ai été bénie car Rinpoché a accepté mon invitation de revenir en Amérique du Nord pour donner des séminaires ; ce qu’il continue toujours de faire. J’apprends toujours de lui et je transfère ces enseignements à des soignants soucieux de procurer le meilleur support émotionnel et spirituel aux mourants.

Était-il rassurant, voire thérapeutique, de recontacter la mort en travaillant en hospice et de revivre ainsi la souffrance éprouvée à la mort de votre mari ?
Oui, effectivement. Accompagner des mourants est extrêmement gratifiant parce qu’ils me reflètent constamment la manière dont je vais vivre ma propre mort. Par exemple, si les gens ne se préparent pas bien, s’ils sont bloqués, s’ils n’ont pas réglé leurs problèmes ou n’ont pas trouvé de sens à leur vie, ils deviennent un miroir qui m’indique que c’est probablement ce qui va m’arriver si je ne me prépare pas. Ainsi je les soutiens du mieux que je peux avec compassion. Évidemment, je ne peux pas forcer quiconque à mourir « d’une belle mort » pour mon bon plaisir ; au lieu de cela, je dois m’ouvrir à leur propre sagesse.

Quand les gens approchent de la mort, leur appréciation de la vie – avec son caractère sacré, sa beauté et ses moments particuliers d’amour et de bonté – s’approfondit réellement. Lorsque vous vous occupez des mourants et que vous voyez votre vie selon leur point de vue, vous retournez dans le monde en pensant que c’était un moment privilégié, que le partage était unique. Mais il y a un danger – certains sont attirés par les soins palliatifs parce qu’ils espèrent guérir par procuration et ainsi avoir une mort parfaite. Dans mes conférences et mes formations, j’encourage les gens, particulièrement les soignants, à envisager et à préparer leur propre mort, à comprendre leurs craintes. Ainsi il nous sera plus facile de réaliser à quel point il est dur de mourir et, par conséquent, apprendre à mieux servir les autres puisque nous partageons avec eux ce voyage vers la mort.

Dans le cadre de votre travail, vous avez développé Les Quatre Tâches du Vivre et du Mourir : 1. Comprendre et transformer la souffrance ; 2. Guérir nos relations, créer des liens et lâcher prise ; 3. Se préparer spirituellement à la mort ; 4. Trouver un sens à la vie. Pouvez-vous nous les décrire et nous dire comment les intégrer dans notre quotidien ?
La façon dont j’en suis venue à décrire ces quatre tâches est intéressante. J’avais commencé à donner quelques ateliers à des soignants en hospices quand j’ai constaté qu’ils étaient déjà expérimentés et comprenaient les besoins et la dynamique familiale face à la mort. Ce dont ils avaient besoin, c’était d’entendre parler des cas difficiles : comment procéder avec une famille en colère, avec des personnes qui ignorent qu’elles vont mourir, avec des gens déprimés et désespérés n’ayant aucune démarche spirituelle, avec un parent qui laisse derrière lui des enfants en bas âge ou avec un patient dément ou comateux.

En examinant la source de ces problèmes, je les ai d’abord baptisés Les Quatre Principales Difficultés ou Peurs de Mourir. Puis, j’ai graduellement compris qu’en réalité ces problèmes nous révélaient ce qu’il faut faire pour bien terminer notre vie. Je les ai donc rebaptisés Les Quatre Tâches du Mourir. La mort n’est pas une période de passivité où l’on s’abandonne et se soumet, c’est en fait une période très active car c’est notre dernière possibilité de croissance. J’ai réalisé qu’elles resteraient uniquement des tâches du mourir si nous n’en prenions pas soin de notre vivant. Voilà pourquoi je les appelle maintenant Les Quatre Tâches du Vivre et du Mourir.

Nous faisons face aux mêmes tâches quand nous affrontons une maladie qui menace notre vie et que nous souhaitons guérir ou quand nous vivons une perte majeure. Ce sont les mêmes tâches que les travailleurs sociaux rencontrent à l’instar de ceux qui font face à la mort.

La première tâche, La nécessité de comprendre et de transformer la souffrance, se rapporte au fait que nous éprouvons de la souffrance, des douleurs et des pertes tout au long de notre vie et non pas seulement au seuil de la mort. Nous devons donc trouver un contexte plus positif ou une manière de comprendre pourquoi nous souffrons et ce que la souffrance peut nous apporter. L’un des aspects les plus pénibles de la souffrance, c’est la peur qu’elle soit dépourvue de sens et qu’on soit impuissant à la surmonter. La philosophie bouddhique de connexité et de compassion nous aide à concevoir que nous ne sommes pas les seuls à souffrir. En réfléchissant à la douleur des autres, en offrant notre propre souffrance ou en y dédiant notre pratique spirituelle, nous pouvons dissiper une bonne part de notre propre misère et donner un sens plus profond à notre souffrance. Cultiver des sentiments d’amour et de compassion plus profonds ouvre et guérit le cœur, nous aide à évoluer et à nous relier à notre essence la plus intime qui est, de par nature, sagesse et compassion. Conséquemment, nous pourrons éliminer les causes de la souffrance et atteindre la libération.

La deuxième tâche, La nécessité de guérir nos relations, de créer des liens et de lâcher prise, se rapporte au besoin d’avoir une communication authentique avec les autres, basée sur une acceptation, une compréhension et un respect mutuels. Le mourant a particulièrement besoin de fréquentes et sincères confirmations d’amour et d’affection de la part de son entourage ; mais malheureusement, il obtient souvent l’opposé. Durant la vie, mais surtout avant de mourir, nous devons guérir les blessures relationnelles passées, laisser tomber toutes les conditions normalement rattachées à notre amour et apprendre à nous accepter et à nous aimer de part et d’autre tels que nous sommes. Cette thérapie est vitale pour que le mourant accepte sa mort et quitte paisiblement.

La troisième tâche, La nécessité de comprendre la mort et de s’y préparer spirituellement, nous prouve que la mort reflète en fait le sens de notre vie. Que sommes-nous venus faire ici ? Quelle est la chose la plus importante qui reste en définitive quand nous mourons ? Toutes les traditions religieuses du monde affirment que chacun possède un aspect de son être qui est impérissable, intact et d’origine spirituelle. La nature de notre existence après la mort dépend de deux choses : ce que nous avons fait durant notre vie, et comment nous sommes au moment précis de notre mort. Selon la vision bouddhique, l’on dit que le moment du décès représente une occasion unique d’atteindre la libération complète de la souffrance si nous nous y sommes préparés durant toute notre vie et si nous avons appris à lâcher prise le plus possible. Par conséquent, nous devons devenir plus conscients des choix que nous faisons dans la vie quotidienne et avancer dans notre démarche spirituelle d’une manière significative. Ainsi pourrons-nous compter sur quelque chose de vrai et d’utile à la mort.

En conclusion, et c’est la quatrième tâche, que nous ayons une orientation religieuse/spirituelle ou non, chacun doit trouver un sens à sa vie. Nous devons trouver un fil ou une concordance qui nous permette de savoir si nous utilisons notre vie à bon escient. Ce contexte pourrait être un désir de se transformer pour atteindre la complétude, être un meilleur être humain, guérir nos blessures ou redonner quelque chose à la vie et à notre communauté. Nous devons sentir que notre existence a un sens au moins pour une autre personne que nous apprécions ou nous devons être capables de donner de l’amour à d’autres personnes. Avec une bonne communication et de bons liens, c’est possible à n’importe quelle étape de la vie, indépendamment de nos limites physiques ou cognitives. Par ailleurs, il est essentiel d’avoir trouvé un sens à notre vie au moment de la mort, pour ne pas mourir les mains vides.

Trouver un sens à notre vie donne-t-il également un sens à notre mort ?
Tout à fait. L’espoir que nous pouvons trouver dans la mort est le même que celui que nous trouvons dans la vie. Si nous comprenons l’orientation et le but de notre vie, souffrance et mort s’insèreront alors à ce but. Une fois que nous nous sommes engagés à donner une orientation positive à notre vie, de croissance ou de guérison, la mort s’intègre dans cette orientation fondamentale et dans notre évolution spirituelle.

Le bouddhisme tibétain a développé, à travers les âges, une série de pratiques spirituelles pour nous préparer à la mort, nous aider à connecter l’aspect positif et compatissant de notre nature et à approfondir notre expérience de la sagesse. Pouvez-vous nous en indiquer quelques-unes et nous dire comment les adapter à nos propres croyances religieuses/spirituelles ?

Les Trois Nobles Principes expriment des attitudes extraordinaires, des réflexions que nous intégrons en tant qu’éléments de notre pratique spirituelle quotidienne. Ils nous aident à conférer un caractère sacré à notre vie, soit, à réfléchir sur la souffrance du monde et à lui permettre d’éveiller notre compassion. Cette compassion profonde naît de la sagesse, du sentiment d’amour et de connexion à tous les êtres car on considère ces derniers comme étant notre propre famille. Même si nous souffrons, nous pouvons tous reconnaître notre propre essence spirituelle ouverte, claire, aimante et totalement exempte de toute souffrance.

Le premier des Trois Nobles Principes s’appelle Bon au début. Nous dédions notre pratique spirituelle, notre vie et notre travail pour atteindre l’illumination et pour que cette celle-ci puisse profiter aux autres. Nous contribuons donc à soulager leur souffrance, à leur apporter du bonheur et, finalement, à les orienter vers ce bonheur sacré exempt de souffrance.

Le second des Trois Nobles Principes – Bon au milieu – consiste en une détermination assidue en vue d’introduire la conscience pure – la vision de notre véritable nature – dans notre façon d’être dans le monde pour devenir plus vastes, remplis d’humour et moins cupide. Nous prenons les choses un peu plus légèrement. Évidemment, nous en bénéficions de par des sentiments intérieurs de paix et de tranquillité et cela nous aide également à être plus présents et authentiques à l’égard des autres.

Le dernier des Trois Nobles Principes – Bon à la fin – consiste à reconnaître les qualités et les pouvoirs rattachés à tout ce que nous avons achevé de sorte que tous les êtres désirent également se libérer de la souffrance et s’unifier au bonheur sacré et à la paix profonde de leur vraie nature.

Pourriez-vous nous décrire la pratique du Phowa Essentiel ?
La pratique tibétaine du Phowa est une méditation utilisée juste avant et après le décès afin de transposer la conscience du mourant dans l’état de vérité. Le Phowa Essentiel, que Sogyal Rinpoché a décrit dans son livre et que j’ai aussi décrit dans le mien, est l’adaptation d’une pratique plus élaborée habituellement réservée au méditant bouddhiste après une longue période de purification préliminaire. Le Phowa Essentiel contient les éléments indispensables de la pratique traditionnelle : confession et purification de toute la négativité et guidance de la conscience – la nôtre ou celle d’une autre personne – pendant la sortie hors du corps au moment de la mort afin de la faire basculer dans la liberté et l’ouverture de l’état absolu.

La pratique consiste en une magnifique visualisation où, avec toute notre dévotion, nous appelons et invoquons la présence d’un Bouddha ou d’un être illuminé dans notre espace. Les personnes de tradition chrétienne pourraient choisir une figure spirituelle en résonance telle que le Christ ou la Vierge Marie. Pendant que nous invoquons cette Présence, nous assumons consciemment qu’elle est là pour nous, puis nous accueillons tous les regrets ou aspects négatifs de notre être que nous voulons purifier et libérer.

Si nous voulons guérir d’une maladie, nous pouvons identifier les parties fragilisées de notre corps qui ont besoin de guérison. Pendant que nous demandons de l’aide, cette présence de compassion divine peut se manifester et nous transmettre ses rayons de lumière de purification, de guérison, de pardon et de compassion. Ceux-ci nous aident à transformer notre douleur en paix ou en bonheur. Pour nous sentir plus réceptifs à cette lumière de compassion, nous pouvons réciter une courte prière ou répéter un mantra. Nous permettons à ces fabuleux rayons de lumière de nous purifier, de guérir nos souvenirs, notre vie, nos relations, de soigner n’importe quelle vieille blessure ou peine. Nous laissons la lumière nous transformer entièrement jusqu’à ce que, finalement, notre être entier se dissolve dans cette lumière ou s’unifie totalement à cette présence divine. Durant toute notre vie et en préparation à la mort, nous devrions pratiquer cet exercice encore et encore jusqu’à ce que cela devienne une seconde nature.

Au moment de la mort, voilà une manière très efficace de se défaire de nos attachements y compris du corps et de la douleur physique. Durant cette pratique, nous « unifions notre cœur à cette présence divine » et ce faisant, nous réalisons que finalement l’être invoqué n’est pas vraiment séparé de nous, qu’il s’agit en fait d’un reflet de notre propre sagesse. Le Phowa Essentiel nous apprend à nous unir à cette vérité déjà en nous et à compter sur cette dévotion et ce lien spirituels auxquels on peut faire confiance.

Pouvez-vous nous parler du Tonglen ?
La compassion vraie, connue en Sanskrit sous le nom de Bodhicitta, est sans limite et neutre, quelle qu’en soit la voie, la forme ou l’aspect. Bodhicitta signifie « cœur de l’esprit illuminé ». L’on compare la sagesse et la compassion de notre vraie nature au soleil : le rayonnement du soleil est sagesse et la chaleur de ses rayons est compassion et amour transmis librement à toute la création. Voilà ce qu’est la compassion émergeant de notre véritable sagesse intérieure.

La pratique de la compassion, connue sous le nom de Tonglen et qui signifie « donner et recevoir », nous incite à nous relier au centre de notre être, ce réservoir de sagesse naturelle dont provient la compassion pure et profonde. En nous reliant à cette sagesse indestructible durant la méditation, nous trouvons graduellement le courage et la joie de participer à soulager la souffrance d’autrui.

Dans la pratique Tonglen, à chaque inspiration, nous imaginons absorber la souffrance d’autrui sous la forme d’un nuage sombre ; lorsque celui-ci touche le Bodhicitta, le soleil de notre cœur, le nuage se transforme. Puis, à chaque expiration, nous imaginons expulser une lumière d’amour, de pardon, de bonheur et de joie. Le Tonglen est une extraordinaire pratique de compassion qui nous procure courage et ouverture, parce que nous commençons à faire confiance à notre vraie nature plutôt qu’à notre mental ordinaire, conditionné et craintif, qui essaie toujours de nous garder dans la souffrance.

Quand on commence la pratique Tonglen, la confiance n’émerge pas spontanément. Il est donc préférable de s’exercer sur soi d’abord, de pratiquer en absorbant notre propre douleur, négativité, nos jugements ou notre aversion envers la souffrance, de les transformer puis d’expulser en contrepartie amour, bonheur, compréhension et pardon.

L’espoir que nous pouvons trouver dans la mort est le même que celui que nous trouvons dans la vie. Si nous comprenons l’orientation et le but de notre vie, souffrance et mort s’insèreront alors à ce but.

 

Pouvons-nous faire face à notre propre mort sereinement si nous n’avons pas de pratique spirituelle ou si personne ne peut nous guider ? Que faire si nous sommes confrontés à une mort vécue dans la solitude ?
La meilleure chose est de réaliser qu’en réalité, nous faisons toujours face à la mort à chaque instant. Nous devons nous consacrer assidûment à notre pratique spirituelle comme si c’était le dernier jour de notre vie. De cette façon, à force de nous entraîner, notre pratique spirituelle s’inscrit totalement dans notre être jusqu’à faire partie de notre chair et de nos os ; elle devient notre manière de percevoir le monde et d’y vivre. Et si nous devions mourir subitement ou découvrir que nous avons une maladie incurable, notre pratique serait suffisamment ancrée pour nous aider. Mais si une personne au seuil de la mort n’a pas eu la chance de se consacrer à cette pratique spirituelle – que peut-elle faire ?

Il est excellent de demander de l’aide et d’invoquer la présence sacrée d’un être en qui vous croyez : Dieu, Bouddha ou Christ. Ensuite, priez-la de vous soutenir dans votre maladie et votre souffrance, de vous guider et de vous donner le courage de passer au travers du processus de la mort, et de vous aider à vous détacher de la vie présente et à vous tourner vers la vérité.

Que les gens aient une pratique spirituelle ou non, le but ne change pas. On doit les aider à bien mourir en leur évitant le sentiment de partir les mains vides. Ils doivent savoir que leur vie a eu un sens, qu’elle a contribué à améliorer celles des autres, de leur vivant ou à leur mort. Ainsi, en nous reliant au mourant, en lui donnant notre amour et en l’invitant à nous raconter l’histoire de sa vie, ses souffrances et ce qu’elle lui a appris, nous l’aidons réellement à ne pas mourir avec l’impression d’avoir les mains vides.

Comment pouvons-nous aider quelqu’un au plan émotionnel et spirituel à la veille de sa mort, si l’échéance lui en a été dissimulée ?
Une des choses que j’ai découvertes à travers l’aide en hospice, c’est que les gens se savent proches de la mort même s’ils n’en ont pas été officiellement avisés. La plupart des gens, à peu d’exceptions près, apprécieraient et voudraient connaître la vérité – et qu’on la leur livre avec amour, soutien et réconfort, non pas d’une manière brutale ou dure, non pas en se faisant dire « Maintenant, nous vous laissons à vous-même. » Si personne ne dit la vérité, le mourant doit faire face à sa peine et à ses craintes dans la solitude. Je dis souvent aux membres de la famille qu’apprendre qu’on va mourir n’est pas le pire, c’est de passer par cette crise seul qui est beaucoup plus dur.

Ainsi, en partageant notre vécu et nos propres craintes, notre frustration, notre vulnérabilité – et aussi nos désirs et notre amour – nous établissons un rapport authentique avec la personne mourante. Elle commence à se sentir suffisamment en sécurité pour se permettre d’être elle-même, s’attrister et aborder la fin de sa vie et sa mort. Au lieu d’avoir peur que nos larmes ou notre honnêteté dérange le mourant, nous devons nous rappeler que si nous ouvrons nos cœurs et partageons notre amour, même si nous ressentons de la tristesse, cela peut avoir un effet thérapeutique.

Au cours des années, j’ai entendu beaucoup d’histoires de personnes qui ont pu envisager leur mort et partager leur tristesse avec leur entourage et, par la suite, être davantage capables d’apprécier leur vie. Cela s’est produit avec mon mari pendant les neuf derniers mois de sa vie. En fait, sa santé et sa force se sont réellement améliorées et il fut hospitalisé uniquement au moment de mourir. Et simplement parce que nous avions pu exprimer notre frustration, nos peurs et notre tristesse mutuelles, lorsque nous pleurions ensembles, les nuages se dissipaient. Soudainement, nous pouvions rire et apprécier notre vie commune à nouveau parce que nous ne dissimulions plus nos sentiments.

Notre travail en hospice nous a fait découvrir qu’il est certes important d’aider le mourant mais qu’il est aussi extrêmement important de passer du temps avec les proches, de les aider à exprimer leurs pensées et leurs peurs et à se libérer de leur charge émotionnelle. Ainsi, l’ont peut-être plus centré et paisible en présence du mourant. Quand vient le moment de la mort, le mourant a plus de facilité à lâcher prise.

Comment aider quelqu’un qui a de la difficulté à communiquer avec ses proches ? Comment exprimer son amour et ses sentiments profonds à des mourants parfois inconscients ?
Il y a deux façons. D’abord, les gens ont parfois de la difficulté à communiquer ou exprimer leurs sentiments profonds quand ils sentent venir la séparation. D’une part, ils pourraient probablement voir un conseiller ou un travailleur social. Cela pourrait les aider à comprendre ce qui est le plus important dans leur relation et à l’exprimer au mourant. J’encourage les soignants et les membres de la famille à ne pas attendre pour exprimer ce qu’ils ont à dire à l’être cher car celle-ci peut devenir inconsciente et incapable de communiquer. Ils perdraient ainsi une occasion précieuse et seraient doublement perdants, d’abord en raison de la séparation, mais aussi pour avoir omis d’apprécier la relation et de l’exprimer pleinement. Je les encourage donc à établir un rapport véritable dès le début et à ne pas avoir peur de la tristesse normale qui viendra en raison de leur amour. L’expression de ces sentiments est tout à fait appropriée.

Il y a d’autres personnes qui, comme vous l’avez dit, ont perdu la capacité de communiquer verbalement bien que nous sachions qu’à plusieurs niveaux, la communication existe en tout temps. La communication sert à exprimer ce que nous ressentons au niveau du cœur et cela peut se faire par le toucher ou tout simplement en étant ensemble dans le silence. Si nous avons de la difficulté à exprimer nos sentiments verbalement, nous devrions nous calmer et essayer consciemment de percevoir la réalité, puis de l’exprimer à la personne – même si elle est démente. Nous devons essayer également d’écouter avec notre cœur et de ressentir ce que l’autre exprime d’une manière non-verbale.

Des membres d’une famille m’ont dit qu’ils avaient dû pousser la personne aimée à dire simplement « je t’aime » avant qu’elle meure. Mais quel bénéfice extraordinaire pour les enfants ou le/la conjoint/e du mourant que d’entendre une fois de plus « je t’aime » « je suis désolé » ou « merci de tout ce que tu as fait ». Ces simples mots les aideront à bien vivre leur deuil et deviendra un souvenir qu’ils chériront pour le reste de leur vie.

Comment réagir à la mort d’un enfant ?
Je n’ai pas eu l’occasion d’accompagner des enfants mourants mais j’ai reçu beaucoup d’information de personnes qui l’ont fait. Les enfants reçoivent leurs impressions et leurs idées sur la mort directement de leurs parents. Si ces derniers ont un point de vue négatif ou effrayant de la mort, c’est ce que les enfants éprouveront.

Si les parents ont une vision positive ou spirituelle de la mort, l’enfant se sentira plus en sécurité. Ainsi, il est essentiel de soutenir les parents, parce que lorsque la mort de leur enfant surviendra, ce sera aussi plus facile pour l’enfant. Il est important de reconnaître toutes les couches de souffrance des parents et de leur permettre de les exprimer pour les libérer. Naturellement, il n’y a aucun mot pour décrire à quel point c’est difficile. Il n’y a rien de plus dur dans la vie que de voir un enfant souffrir sans pouvoir faire quoi que soit. Mais nous pouvons également aider les parents à reconnaître que leur propre attachement et leur crainte peuvent aggraver la souffrance de l’enfant. Ainsi est-il essentiel que les parents trouvent des sources d’aide pour se libérer – un groupe de soutien aux parents, un conseiller ou un outil comme l’écriture peut favoriser le détachement et libérer la peur.

Nous avons naturellement peur du lâcher prise car nous craignons qu’en acceptant la mort cela puisse signifier que nous n’aimons pas notre enfant. Néanmoins, nous savons qu’au-delà de notre attachement, il existe un amour vraiment pur. Comme Elizabeth Kübler-Ross le disait, « Votre enfant peut mourir, mais l’amour vrai ne meurt pas. »

Les enfants semblent avoir plus de facilité à mourir que nous étant donné qu’ils sont moins attachés ou possessifs.
C’est vrai. Si l’on donne à l’enfant un bon soutien durant le processus de la maladie et de la mort, s’il reçoit les soins appropriés du personnel soignant, des travailleurs sociaux et d’une famille capable de communiquer, mourir ne sera pas aussi difficile. Les enfants sont souvent tributaires d’une confiance spontanée et d’une spiritualité naturelle face à la vie. Il leur semble naturel de prier et de demander de l’aide. Ainsi, pour eux, comme vous le mentionniez, lâcher prise est relativement facile. Ce qui les fait souffrir la plupart du temps, c’est l’inquiétude des parents, des frères et sœurs. Bien entendu, nous devons être bienveillants envers nous-mêmes ; il est normal d’éprouver de l’attachement envers les enfants. Mais il est également important de réaliser qu’au moment de laisser partir quelqu’un, il vaut mieux penser à ce qu’il y a de mieux pour lui et ne pas le faire souffrir davantage par notre attitude.

Au seuil de la mort, parfois les gens se sentent comme entre deux mondes. Avez-vous été témoin de cela ?
Oui, souvent les gens semblent avoir un pied dans chaque monde. Ils peuvent avoir des visions d’êtres chers décédés ou appartenant à leur future existence. Ce sont des expériences tout à fait normales dont le personnel soignant est souvent témoin ; elles sont toutefois moins bien connues des membres de la famille qui sont parfois effrayés ou critiques ou qui pensent que c’est suspect ou anormal. Les membres de la famille ne connaissent pas le territoire de la mort aussi bien que le personnel soignant. J’encourage souvent les soignants à s’asseoir avec les membres de l’entourage pour leur expliquer à quoi ils doivent s’attendre et que c’est un phénomène normal ; cela réduit leur détresse ou leurs craintes.

J’ai appris que nos échecs représentaient un carburant efficace pour nous faire changer et devenir de meilleurs êtres humains. Plus je garde ma propre mort à l’esprit, plus je suis forcée de changer, de grandir et de prêter attention à mes valeurs réelles, c’est mon refuge.

 

Vous avez personnellement connu différents aspects de la mort, d’abord avec la perte de votre mari, puis dans votre travail en hospice et lors de vos conférences et ateliers. Qu’avez-vous appris de la mort ?
J’ai appris que nos échecs représentaient un carburant efficace pour nous faire changer et devenir de meilleurs êtres humains. Plus je garde ma propre mort à l’esprit, plus je suis forcée de changer, de grandir et de prêter attention à mes valeurs réelles, c’est mon refuge. Je n’ai pas pu aider pleinement mon mari à sa mort, mais cela m’a fait découvrir ma voie spirituelle. Je suis reconnaissante de toute cette souffrance vécue par mon mari et moi car celle-ci a apporté quelque chose de plus riche et de plus significatif dans ma vie.

En raison de cette pratique spirituelle, j’ai gagné en confiance – à un niveau profond, pas seulement rationnel – une confiance soutenue par la méditation. La mort peut être quelque chose de merveilleux. Ma récompense maintenant, c’est de voyager, d’enseigner et d’offrir des conférences pour présenter mon livre. Cela me permet de rassurer les gens et de leur proposer une ouverture sur la dimension spirituelle du vivre et du mourir. Ce savoir est extrêmement utile. Quelle que soit notre tradition spirituelle, si nous approfondissons notre lien avec la vérité pour l’intégrer dans notre être, nous pouvons vraiment aider les autres quand ils souffrent. Et la joie procurée dépasse les mots.

Pouvez-vous nous parler du Programme de soins spirituels que vous avez conçu ?
Le Programme de Soins Spirituels s’inspire de la vision de Sogyal Rinpoché : « Une révolution tranquille pour créer une manière complètement nouvelle de comprendre la mort et l’accompagnement des mourants, ainsi qu’une nouvelle manière de comprendre la vie et l’accompagnement des vivants. » Nous voulons, avec ce programme, encourager les soignants professionnels et bénévoles de n’importe quelle orientation religieuse à approfondir ces pratiques et ces enseignements spirituels, à les intégrer, à incarner tangiblement cette confiance, cette présence et cette compassion dans leur travail et leur vie quotidienne.

Qu’allez-vous présenter au Congrès de Montréal ?
Je présente deux ateliers différents consécutivement pour ceux qui voudraient participer aux deux. Le premier atelier porte sur la dimension spirituelle de la mort. J’y présente les différentes approches spirituelles qui peuvent aider les mourants, et je démontre aussi le principe spirituel universel sous-jacent à toutes les traditions religieuses qui peut nous aider à mieux comprendre la mort. Le deuxième atelier porte sur le deuil – comment comprendre le deuil et se guérir soi-même, comment contacter la dimension spirituelle du deuil par la prière et le souvenir des êtres chers décédés, comment accueillir la mort et reprendre notre vie en main en lui donnant un nouveau sens.

J’ai deux choses en tête, en fait. D’abord inciter les soignants à comprendre la mort et à apprivoiser leur propre mort, à découvrir les étapes du mourir mais aussi à examiner les nombreuses pertes ou les « grandes morts » que nous traversons tous. Si nous faisons ces exercices préparatoires dans notre vie personnelle, nous saurons comment aider les êtres qui souffrent ou qui sont mourants.

Nous entretenons pour la plupart une vision superficielle de la préparation à la mort – l’on pense que les malades incurables devraient surmonter leur déni et leur peur de la mort et mettre de l’ordre dans leurs affaires. Or, nous ne sommes pas mourants et par conséquent, nous ne nous préparons pas. C’est pourquoi durant les ateliers du Programme de Soins Spirituels nous commençons par imaginer notre propre mort et à imaginer comment se déroulera le processus – à savoir, quel en serait l’aspect le plus difficile et de quelle sorte d’aide nous aurions besoin. Nous explorons les thèmes suivants : transformation de la souffrance, guérison relationnelle, préparation spirituelle à la mort, guérison du sentiment de perte et sens de la vie d’un point de vue intellectuel et empirique. Cela comprend des visualisations, des méditations guidées, des exercices de communication et des techniques pour gérer les problèmes non résolus. Ainsi, nous voyons clairement comment nous pouvons utiliser toute notre vie pour nous préparer à la mort. Désormais, nous possédons les outils nécessaires pour nous y aider.

Que pensez-vous du débat sur l’euthanasie ?
Malheureusement, l’un des effets secondaires du manque de conscience qui prévaut en hospice est que les gens voient la mort comme un état d’abandon, un manque de dignité et de respect, un état absolu de douleur et de souffrance dépourvu de sens. Conséquemment l’on croit que l’euthanasie est une bonne chose car elle réglera toutes ces difficultés. Mais les hospices sont déjà conçus pour aborder et alléger ces difficultés. L’hospice – le mouvement des soins palliatifs – offre déjà la meilleure forme de soins qu’on peut procurer au mourant, qu’ils souffrent de cancer, de démence ou autre.

Nous savons maintenant comment soulager la douleur et les disgrâces de la mort, et la véritable discussion sur la « légalisation » devrait porter sur la volonté de rendre les soins en hospice disponibles à tous. Je ne voudrais pas vivre dans une société où l’euthanasie est légalisée, car nous perdrions notre vénération de la vie, notre responsabilité humaine vis-à-vis les personnes vulnérables et délaissées et plus important encore, notre compassion. Je suis optimiste car je constate que les gens s’impliquent de plus en plus bénévolement et je pense que cela nous aide à réaliser que nous faisons partie d’une grande famille humaine et que nous traversons la vie en égaux dans l’interdépendance et l’aide mutuelle.

En conclusion, je crois que nous sommes avant tout des êtres spirituels et que notre état d’esprit au moment de la mort affectera notre prochaine existence. Si nous nous enlevons la vie, sous l’emprise de la peur ou d’une dépression non résolue, nous ne pourrons peut-être pas éprouver le soulagement escompté après la mort. Tous les mourants veulent contrôler car ils ont le sentiment qu’ils peuvent faire quelque chose en dépit de leur situation contraignante. Nous devrions les aider à trouver ce qu’ils peuvent faire et à ne pas abandonner la partie.

La période précédant la mort représente notre dernière chance de nous développer, de guérir nos blessures relationnelles, d’aborder la fin de notre vie et de « faire la paix avec Dieu » ou de faire confiance à notre vraie nature. Ceux qui auront utilisé la dernière période de leur vie ainsi pourront envisager la mort avec un cœur paisible, entourés de l’amour et de la bienveillance de leur famille et leurs amis. Les soins en hospice peuvent nous permettre d’appréhender la mort avec moins de souffrance et de crainte et à trouver un sens ultime à cette dernière partie de notre vie.

Finalement, avez-vous un message pour la Sangha de Rigpa-Montréal ?
Je trouve qu’il est important tout au long de notre vie de rester conscient le plus possible, de cultiver la gratitude, de réaliser combien ces enseignements constituent un trésor précieux tout comme le maître qui nous guide dans notre démarche spirituelle. Plus nous serons reconnaissants, plus nous pratiquerons et plus nous voudrons servir les autres et les aider à se connecter à ces enseignements. Ainsi, il devient possible d’ajouter de la joie à que nous faisons, peu importe notre travail, et d’aider à manifester le dharma dans le monde. Nous pouvons aussi être reconnaissants envers toutes les personnes qui sont sur notre chemin et même reconnaissants vis-à-vis de notre souffrance en raison de ce qu’elle nous apporte.

Chère Christine, je vous remercie beaucoup pour cette entrevue.
Je vous remercie également, vous aviez de merveilleuses questions, c’était très créatif, j’ai beaucoup apprécié.

 

* Entrevue réalisée le 16 avril 1998
* Traduction : Johanne Beaudoin
© 1998 Gilles Bédard