Une entrevue de Gilles Bédard
La Dre Johanne Lévesque, chercheure-clinicienne dans le domaine de la neuropsychologie et du neurofeedback, est diplômée de l’Université de Montréal. Dans le cadre de sa formation universitaire, elle a démontré l’impact du neurofeedback (NFB) sur le fonctionnement cérébral d’enfants aux prises avec un trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité. Suite à la publication de ses données, elle a reçu en 2006 le prix de l’article de l’année décerné par la Foundation for Neurofeedback and Applied Neuroscience. De plus, ses travaux ont fait l’objet d’une couverture médiatique importante. Par ailleurs, elle est l’auteure de plusieurs publications scientifiques dans le domaine de la neuropsychologie expérimentale.
La Dre Lévesque s’est formée en NFB auprès des principaux pionniers de cette discipline tels que les Drs Judith et Joel F. Lubar et les Drs Lynda et Michael Thompson. Au cours des cinq dernières années, elle a développé une expertise enviable dans l’évaluation et le traitement d’enfants/adolescents aux prises avec différentes difficultés cognitives (ex.: TDAH, dyslexie, etc.) et émotionnelles (ex.: anxiété). En plus du traitement en NFB, la Dre Lévesque offre un service d’évaluation neuropsychologique et électroencéphalographique quantitatif ainsi qu’un service de formation et de mentorat en NFB. Elle donne également des conférences en lien avec le NFB.
Les parents qui cognent à ma porte sont ceux qui ne veulent pas aller vers les médicaments pour leur enfant de peur des effets secondaires ou des effets à long terme. Ce sont aussi les parents dont les enfants prennent un psychostimulant mais qui présentent encore des difficultés à un niveau ou à un autre.
Mme Lévesque, tout d’abord, qu’est-ce que le neurofeedback (NFB) ?
Le neurofeedback est une technique de biofeedback qui consiste à donner de l’information (du feedback) à un individu concernant l’activité électrique de son cerveau dans le but de la modifier. Pour ce faire, l’activité cérébrale mesurée par une électrode est couplée à un signal (son, musique, animation vidéo) présenté à partir de l’écran et des haut-parleurs d’un ordinateur.
Ainsi, on peut apprendre à contrôler des animations par la simple pensée. En milieu clinique, l’utilisation du neurofeedback peut s’effectuer dans le cadre d’une thérapie (ex.: dépression majeure, trouble anxieux, gestion de stress, etc.). On appelle cette approche la psychoneurothérapie.
On peut également améliorer le fonctionnement cognitif de quelqu’un et lui permettre d’apprendre plus facilement, d’être beaucoup plus attentif, de lire mieux et d’améliorer son contrôle moteur (diminuer l’hyperactivité/impulsivité) de façon importante.
Qu’est-ce qui vous a amené à y travailler ?
Au début, lorsque j’ai fait mes études universitaires, mon objectif était de devenir chercheure. Au moment d’entrer à l’Université, mon garçon allait à la maternelle. Il parlait tout le temps, bougeait beaucoup et dérangeait la classe. La direction de son école m’a suggéré de lui donner du Ritalin. J’ai refusé car j’avais très peur des effets secondaires.
En cours de route, j’ai réalisé qu’il perdait toutes ses mitaines, et ce plusieurs fois par années, il a failli perdre ses bottes, ses boîtes à lunch, bref, il faisait de plus en plus d’oublis et il était de plus en plus fatigué à la fin de ses journées. Je me suis dit qu’il fallait que je l‘aide, que je trouve une solution à son problème.
Au même moment, je regardais pour un post-doc; mon doctorat portait sur les régions du cerveau qui sont impliqués dans l’autorégulation émotionnelle, c’est-à-dire quelles sont les régions qui permettent de maîtriser nos émotions et, dans mon cas, tout particulièrement la tristesse chez les enfants comparés avec les adultes pour voir comment ça évoluait au cours du développement. C’est alors que j’ai entendu parler du neurofeedback (NFB). J’ai pensé que ce pourrait être une bonne option pour mon garçon. Toutefois, l’endroit la plus proche pour le faire entraîner était à Toronto. J’ai alors pensé que je pourrais peut-être faire mon post-doc sur l’application du NFB au trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité, chez des enfants d’âge primaire, toujours en ayant l’intention de poursuivre en recherche.
Pendant mon projet recherche, on utilisait la résonnance magnétique fonctionnelle pour montrer les régions du cerveau qui s’activaient avant et après l’entraînement en NFB. Suite à cet entraînement, on y voyait clairement les régions qui s’activaient en lien avec l’attention et le contrôle moteur. J’ai été tellement impressionnée par mes propres résultats que j’ai réorienté ma carrière et décidé d’implanter le NFB au Québec avec la collaboration et l’aide de la Fondation Lucie et André Chagnon, qui au départ, m’avait donné les fonds pour que je puisse faire mon post-doc. Par la suite, je suis également devenue neuropsychologue.
Quelle est votre clientèle?
Ma clientèle se compose d’enfants et d’adolescents jusqu’à 18 ans, et d’athlètes. J’ai fait du travail avec les enfants une spécialité parce que c’est ma préférence. Ma formation en autorégulation émotionnelle et mon post-doc sur l’attention, combiné à ma formation comme neuropsychologue me permettent d’être vraiment bien outillée pour cette clientèle.
Nous traitons, entre autres, les enfants atteints d’un trouble déficitaire de l’attention (avec ou sans hyperactivité/impulsivité), ayant des troubles d’apprentissage (lecture et écriture), d’anxiété, de troubles envahissant du développement (Autisme, Asperger), et des troubles de comportement secondaires à l’impulsivité.
Quelle est la démarche du parent qui se retrouve aux prises avec un enfant atteint d’un tel trouble et qui ne veut pas nécessairement aller vers la médication?
Lorsque les parents reçoivent un diagnostic de TDAH pour leurs enfants, ils consultent un pédiatre qui leur prescrit du Ritalin ou un psychostimulant. Les parents qui cognent à ma porte sont ceux qui ne veulent pas aller vers les médicaments pour leur enfant de peur des effets secondaires ou des effets à long terme. Ce sont aussi les parents dont les enfants prennent un psychostimulant mais qui présentent encore des difficultés à un niveau ou à un autre.
Avant d’entreprendre le traitement, nous évaluons l’ensemble du fonctionnement électrique du cerveau de l’enfant pour identifier les anomalies qui pourraient correspondre à ses symptômes (inattention, impulsivité/hyperactivité, anxiété, difficultés d’apprentissage, etc.). Par exemple, si quelqu’un vient pour une dyslexie, nous allons vérifier ses habilités de lecture. Nous regardons également son histoire développementale, son environnement familial, bref tous les facteurs qui pourraient contribuer d’une façon ou d’une autre aux difficultés que l’enfant présente. Si toutefois l’enfant vient d’une famille dysfonctionnelle, tel que des parents aux prises avec des dépendances quelconques, on ne pourra traiter l’enfant; il faudra d’abord stabiliser le noyau familial.
Puis nous débutons l’entraînement en NFB qui dure en moyenne une quarantaine d’heures, à raison de deux sessions par semaines sur une période de vingt semaines.
L’enfant est capable de maîtriser son cerveau dans une période allant de dix à douze heures. Et comme nous ne voulons pas qu’il perde ses acquis, nous l’aidons à conditionner ce nouveau mode de fonctionnement au niveau cérébral jusqu’à ce soit pour lui un réflexe. Quand il maîtrise bien ses ondes cérébrales, nous lui faisons accomplir tout ce qui ressemble à ses activités de tous les jours pour qu’il y ait un transfert de ses acquis sur le plan cérébral, dans les tâches en question.
Comment se déroulent les sessions?
Concrètement, on met des électrodes sur la tête de l’enfant et au lobe de chacune de ses oreilles. L’électrode sur sa tête nous permet d’enregistrer l’activité électrique de son cerveau à l’endroit où l’on a déterminé qu’il y avait des anomalies; compte-tenu des symptômes et de l’évaluation préliminaire, je détermine alors où on positionnera l’électrode sur sa tête ainsi que la ou les vitesses électriques ou bandes de fréquences qu’on doit entraîner.
L’enfant est assis devant un écran d’ordinateur et regarde une animation; elle s’active uniquement s’il réussi à modifier le fonctionnement électrique de son cerveau. De même, il peut avoir une autre bande de fréquences associée à une chanson sélectionnée dans notre vaste répertoire; il porte des écouteurs et l’entendra seulement s’il réussit à modifier cette autre bande de fréquence.
Durant ces 20 semaines, l’enfant a-t-il un entrainement quelconque à faire à la maison?
Très peu, en fait. Le travail se fait dans nos bureaux. On peut parfois demander aux parents d’inciter l’enfant à se remettre dans le même état lorsqu’il se retrouve dans une situation problématique. Ils lui rappellent tout simplement de se remémorer son état lors de sa session.
Nous faisons aussi de la cohérence cardiaque avec l’enfant. On lui apprend à respirer pour ainsi mieux moduler son fonctionnement cérébral et atteindre un état de calme. L’enfant est capable de maîtriser son cerveau dans une période allant de dix à douze heures. Et comme nous ne voulons pas qu’il perde ses acquis, nous l’aidons à conditionner ce nouveau mode de fonctionnement au niveau cérébral jusqu’à ce soit pour lui un réflexe. Quand il maîtrise bien ses ondes cérébrales, nous lui faisons accomplir tout ce qui ressemble à ses activités de tous les jours pour qu’il y ait un transfert de ses acquis sur le plan cérébral, dans les tâches en question. Si les parents le souhaitent, l’enfant peut alors rencontrer une orthopédagogue des Services Pédagogiques Math et Mots, une entreprise adjacente à la nôtre, qui lui crée un programme sur mesure qu’on implante dans notre entraînement par la suite. Il apprend donc à maîtriser son cerveau pendant qu’il suit son programme personnalisé.
Y a-t-il des ajustements en cours de route?
Je revois chaque dossier à tous les deux semaines. Je suis la progression de l’enfant car certains enfants progressent beaucoup plus vite que d’autres. Il faut s’assurer que tout le monde progresse bien. De plus, l’évaluation de départ est refaite en cours de route.
On constate, selon certaines études, que non seulement les enfants n’ont pas régressés, mais qu’ils sont meilleurs 6 mois, deux ans ou même 10 ans plus tard. C’est comme si une fois qu’on avait enligner son cerveau dans une certaine direction, un certain mode de fonctionnement, il continue de s’améliorer.
Que se passe-t-il à la fin du traitement?
Le traitement est complété lorsque les symptômes comportementaux et cognitifs sont disparus ou ont diminués de façon significative, que le cerveau est très stable sur le plan électrique et que les parents me rapportent que l’enfant est également stable à la maison.
Je revois l’enfant uniquement dans les cas de problématiques multiples. Par exemple, si un enfant nous arrive avec un trouble de dyslexie, un TDAH et un syndrome de Gilles de la Tourette, on ne peut tout régler en quarante heures. On débute avec ce qui est le plus urgent et, quelques mois plus tard, nous entreprenons une autre session pour un autre problématique.
Lorsqu’il a terminé, l’enfant a-t-il des exercices à faire pour maintenir sa condition?
On constate, selon certaines études, que non seulement les enfants n’ont pas régressés, mais qu’ils sont meilleurs 6 mois, deux ans ou même 10 ans plus tard. C’est comme si une fois qu’on avait enligner son cerveau dans une certaine direction, un certain mode de fonctionnement, il continue de s’améliorer.
Quel serait le point de départ d’un parent qui veut faire un traitement en neurofeedback pour son enfant?
Il existe de plus en plus de gens qui pratiquent le NFB au Québec. Il est important que les gens se renseignent sur le praticien avant d’entreprendre un traitement. Renseignez-vous auprès de l’organisme Biofeedback Certification International Alliance (BCIA). Elle a établi une formation minimale que le praticien sérieux et compétent doit avoir. De façon concrète, la certification BCIA assure une qualité de service.
* Entrevue réalisée en août 2010
© 1998 Gilles Bédard